Débats calédoniens - Enseignement - Le Chien bleu : Journal satirique de Nouvelle-Calédonie. Y en aura pour tout le monde !

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Débats calédoniens - Enseignement

Publié le 30 avril 2013                                                                                                                                             

Réflexion « à chaud » sur un cas de violence scolaire


Il ne devrait pas y avoir de violences scolaires en 2013 en Nouvelle-Calédonie. Cela ne devrait pas exister mais cela existe, hélas. J'ai exercé diverses responsabilités au sein de l'administration scolaire avant de servir au vice-rectorat notamment : je parle d'un sujet qui m'est resté familier.

J'entends souvent les théories, respectables, sur la violence « institutionnelle » générée par l'école elle-même et qui dévaste ces malheureux enfants qui, jusqu'à seize ans, n'ont pas d'autre choix que de la subir jour après jour. Cette « violence scolaire institutionnelle », presque « policée », existe virtuellement partout où il y a des écoles. Là où il n'y en a pas, il y a de la violence à l'état pur, infiniment plus grave. Il y a aussi des violences, infiniment plus nombreuses. Il y a même des enfants qui font la guerre. Ces pays sans école connaissent presque toujours la guerre, civile parfois, ou ethnique, chronique ou épisodique, déclarée ou larvée. Des hommes cyniques n'hésitent pas à recruter comme soldats les enfants qui traînent dans les rues. Dans l'Afrique des Grands Lacs, le sinistre Joseph Cony est l'un d'entre eux. La Cour pénale internationale le fait rechercher pour de très sérieuses présomptions portant sur d'innombrables crimes de guerre.

Aucune éducation n'est susceptible de réussir sans frustration. Le bébé retiré du sein connaît la deuxième d'entre elles, après celle qui marque sa naissance, au moment où il est privé du confort tiède, doux et humide procuré par les entrailles maternelles. L'école en génère également. La confusion entre ce phénomène et la frustration née d'un héritage colonial et d'une pratique actuelle qui en reste marquée, fait planer des interrogations sur les têtes de nos enfants et des périls auxquels nous voudrions qu'ils échappent. Je soupçonne aussi quelques apprentis sorciers dont nul ne connaît encore qui ils sont, qui, se saisissant de cette confusion, pratiquent sciemment un amalgame dont ils entrevoient qu'il les aidera à accéder puis s'accrocher durablement au pouvoir. Si nul n'y prend garde parmi les citoyens, si personne ne sonne l'alarme, les plus grandes difficultés vont déferler dans les années qui viennent sur notre petit archipel, indépendamment des formes juridiques qu'aura alors choisies la Nouvelle-Calédonie, indépendamment de la formule institutionnelle que le pays aura retenue, malgré la probable intégrité de la plupart des hommes et des femmes qui exerceront effectivement le pouvoir.

Une jeune femme de vingt-et-un ans, élève préparant un « Brevet de Technicien Supérieur » a récemment fondu sur une de ses enseignantes, la tabassant sous les yeux de ses camarades. L'événement, bref et percutant, s'est déroulé au lycée Lapérouse à Nouméa. On espère que sa réflexion sur les raisons qui l'ont conduite à ce « dérapage » incontrôlé portera ses fruits. On espère aussi qu'une issue sera trouvée pour elle aussi, dont sa propre victime a immédiatement exprimé le souci que lui causait la situation personnelle sous-jacente à cette explosion soudaine de violence. Sans extrapoler, imaginons qu'elle porte demain dans son exercice professionnel des coups au touriste mécontent d'une prestation ou au gestionnaire d'équipement qui regimberai aux dispositions contractuelles qu' elle lui proposerait. Sa victime ne tendra pas la joue gauche après avoir reçu une claque sur la droite , l'affaire se dénouera par une audience au palais de justice.

L'enseignante est une professionnelle dont la réputation de sérieux, de compétence, d'attention et d'humanité fait l'unanimité. Du flot des informations contradictoires qui ont essaimé dans la presse, j'ai cru comprendre que la grande élève avait de fréquents retards qui, passés à la moulinette du service interne de vie scolaire apparaissaient rétrospectivement comme des absences cumulées.

Pas de dialogue, des coups . Le traitement par les autorités concernées de cette insupportable agression ne doit pas se solder par un coup de menton triomphant d'une administration ou d'un corps enseignant qui refuserait d'interroger sa propre pratique en occultant sa dimension symptomatique. Toutefois cette agression demeure, j'y insiste, inadmissible et inexcusable. Même à supposer que l'enseignante eut commis  une faute, ce qui n'a pas été le cas, le pouvoir de sanction n'appartient pas à ses élèves. Et  la « baffe » ou le coup de poing ne fait pas partie des sanctions qui peuvent être infligées, pas plus à un professeur qu'à quiconque.

Quand un geste disproportionné aux nécessités du moment survient de la part d'un policier dans l'exercice du « maintien de l'ordre », des sanctions judiciaires, parfois très sévères, peuvent être prises, nonobstant d'autres mesures, internes, susceptibles de retentir gravement sur l'avenir professionnel du policier mis en cause. Certains policiers plus jeunes que l'élève du lycée Lapérouse ont été sanctionnés dans le passé et j'ai conservé le souvenir d'une sanction  infligée à  un  jeune  professeur   qui, ulcéré par son attitude, avait giflé un élève.   

Pourquoi une grande élève soudainement violente, qui a dépassé de bientôt six années l'âge de la scolarité obligatoire, majeure depuis plus de trois ans et qui tabasse une de ses professeures ne devrait-elle pas répondre de son comportement violent devant la Justice ? Je dis cela avec conviction mais aussi compassion pour la personne devenue violente comme bien entendu pour sa victime. Pourtant, je n'ignore pas qu'il arrive à la Justice aussi de mal se comporter. Nul n'est au-dessus des lois et encore moins d'une morale universelle, ce bien le plus précieux qui devrait être équitablement partagé par tous, nonobstant ses origines, son âge, son ethnie, son sexe, son histoire même douloureuse et celle de ses ascendants. Comme l'avait si bien exprimé Victorien Lurel lors de sa visite ministérielle en Nouvelle-Calédonie, «  il importe peu de savoir si l'ancêtre de la personne en face de vous tenait le fouet ou recevait les coups  au temps de l'esclavage ».

Je m'exprime en rappelant que j'ai rejoint le combat engagé par la Ligue des Droits de l'Homme qui a duré plusieurs années pour que les frères Konhu de l'île des pins aient droit enfin à un procès équitable, ce procès équitable qui finalement n'eut lieu qu'en appel et au terme duquel, ils furent jugés parfaitement innocents des chefs d'accusation qui, après une instruction initiale défaillante de près de trois années menée à charge, pouvait conduire à les envoyer vingt ans derrière les barreaux ! Je m'exprime en rappelant que j'ai produit un livre qui raconte par le menu le procès en appel aux assises dont personne n'a jamais contesté un seul mot, livre dans lequel la vérité est dite sur le comportement de plusieurs agents judiciaires, sur la faute commise conjointement par deux personnels de Police Judiciaire, et avouée par l'un des deux au procès en appel, sur divers manquements et même sur les mensonges délibérés que plusieurs témoins avaient tenus pendant près de sept années et qu'ils ont fini par reconnaître à la barre devant l'insistance du président. Je m'exprime  alors que depuis deux ans parquet et police judiciaire réagissent pour le moins mollement aux collaborations offertes pour aider à mettre à jour les circonstances probables, les véritables auteurs et les modalités exactes de la fin tragique de Mika Kusama et de la mise en scène qui a accompagné ou suivi l'événement, une situation qui interdit aux citoyens regroupés au sein de la Ligue des droits de l'homme et aux hommes et femmes qui les accompagnent, de lever la garde tant qu'une nouvelle information judiciaire n'aura pas été déclenchée,  tant en tout cas que la prescription n'aura pas joué. Cette expérience de plusieurs années m'a appris à porter un regard moins crédule et plus balancé sur le fonctionnement de la Justice . Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain, qu'il s'agisse de la Justice ou de l'Enseignement.

Cherchons toutes les circonstances atténuantes possibles et imaginables chez un jeune de 15 ou 16 ans qui commet un délit, mais faut-il agir ainsi avec une personne adulte ? Contrairement au ressaisissement qu'on peut attendre d'un plus jeune à qui l'on tend une main secourable, l'adulte qui se sent couvert et « acquitté sans jugement » d'un comportement déviant est susceptible de récidiver. Cela se vérifie dans tous les domaines et l'actualité médiatique des vingt derniers mois fournit de signalés exemples. A 21-22 ans, tout auteur de violences volontaires répond de ses actes devant la Justice. C'est d'ailleurs pour la personne qui a commis un acte violent, l'assurance qu'elle produira une réflexion salutaire, et qu'elle restaurera sa lucidité. Pour la société, c'est une promesse de rapports plus respectueux envers les personnes. Pourrait-on solidement construire un pays en renonçant au respect et à la solidarité fraternelle entre  êtres humains ?

Je ne connais cette affaire que par la presse, je n'exerce plus de fonctions administratives ni d'impulsion dans le système scolaire en Nouvelle Calédonie depuis plus de dix ans. Mon avis est celui d'un simple citoyen qui s'interroge sur l'avantage, en l'espèce, de tenir un « conseil de discipline » pour y déférer une élève majeure qui a largement dépassé l'âge de l'obligation scolaire. Je n'ai pas suffisamment d'éléments non plus pour apprécier l'opportunité ou non d'une coutume de pardon dont j'observe qu'elle manifeste une volonté, peut-être tardive, de mettre de l'humain là où il ne doit jamais manquer. Toutefois,  ceux qui pourraient sincèrement penser qu'en soutenant bruyamment celle qui a frappé sa professeure, ils participeraient d'un combat juste pour l'autodétermination de leur pays et le rejet du colonialisme, se fourvoieraient dans les grandes largeurs . Ils rendraient le plus mauvais des services aux jeunes générations qui les observent.                                        

Qu'ils veuillent se souvenir de 1999, quand l'Indonésie tuait les militants indépendantistes de Timor-Est. Une grande organisation syndicale locale avait appelé à défiler les citoyens épris de liberté jusqu'au consulat d'Indonésie : ma présence dans le cortège en avait surpris plus d'un pour qui je faisais plutôt figure d'homme à abattre, eu égard aux fonctions qu'on m'avait confiées. J'étais soumis à l'obligation de réserve, pas à une interdiction de manifester. Ce syndicat avait fait connaître son initiative et j'ignorais, de surcroît l'existence d'une Ligue calédonienne des Droits de l'Homme et du Citoyen. Ceux qui auraient gardé ce souvenir, je les invite plus que d'autres à réfléchir.

J'adhère aux dispositions convenues en 1988 puis en 1998, accords de Matignon  et Accord de Nouméa. Je n'aurai pas à participer au référendum à venir, j'observe scrupuleusement par conséquent le silence qu'on attend de moi sur le sujet, et j'entends ignorer l' agitation permanente de certains contre la restriction temporaire au suffrage universel, confirmée solennellement en 2007, une agitation qui  nourrit  des difficultés finissant par peser sur les perspectives d'un avenir fraternel et sur le « destin commun ». J'écris en toute indépendance de jugement, du point de vue d'un citoyen attaché à la liberté des peuples pour laquelle je me suis prononcé toujours et partout.

S'il ne s'agit pas d'une maladresse, (et si c'était une maladresse elle sera vite oubliée et ne se renouvellera plus, sous cette forme ou sous une autre), alors le communiqué produit par un représentant non-identifié d'une association connue de parents d'élèves suggérant que sous les coups redoublés de celle qui l'avait agressée, la professeure aurait payé pour une école ne faisant pas leur place aux élèves océaniens, ce communiqué est abject, inexcusable, plus grave que les faits initiaux si les termes en ont été mûrement pesés. Je m'exprime également du point de vue de l'organisateur de l'administration scolaire que j'ai été à mon modeste niveau pendant des années et qui a tantôt épaulé dans leur tâche difficile et complexe deux vice-recteurs, monsieur Leguiner et monsieur Herland et suppléé le premier pendant dix-huit mois d'intérim.

Dans les relations  difficiles qui peuvent parfois exister entre l'administration académique et un groupe de parents d'élèves, la fonction l'emporte par principe sur celui ou celle qui l'exerce, qu'il s'agisse du vice recteur ou du secrétaire général de l'association de parents d'élèves. Il est temps de solder les ressentiments qu'ont parfois suscités des échanges vifs intervenus dans le passé. A moi qui ne suis pas Kanak mais qui sait la puissance symbolique et effective que le geste a pour les mélanésiens, il me semble qu'il y aurait, surtout après cet événement qui nous a tous troublés, une occasion forte de remettre à plat des rapports que je subodore demeurés tendus au détriment surtout des jeunes. Mon propos n'est qu'une opinion et je n'attends pas qu'on m'écoute particulièrement.

Les parents les plus radicaux qui, comme les autres, participent par leurs représentants à la ventilation et au choix des implantations des formations, à la définition des capacités d'accueil, ou qui du moins sont invités à le faire, peuvent parfaitement comprendre par exemple qu'un jeune n'a pas toujours satisfaction sur son premier vœu d'affectation. Les incidents du passé qui, à certaines rentrées ont opposé administration et parents quand l'une évoquait des capacités d'accueil disponibles et que les autres faisaient valoir que des jeunes n'avaient pas eu satisfaction parce qu'ils évoquaient leur premier vœu seulement, quand plusieurs avaient été exprimés et hiérarchisés, et que les seconds ou les troisièmes avaient été retenus, doivent peut-être faire place à une initiative commune et concertée de bonne volonté. Une coutume de pardon pour solder les conséquences de long terme d'un incident blessant vieux de plusieurs années aurait plus de raisons d'être reçue  qu'une trouvaille conjoncturelle pour sortir une jeune adulte d'un mauvais pas.                                    

Je connais les qualités des deux « tontons »  de l'élève agressive, je salue l'affection envers elle et le courage de leur présence devant le lycée où siégeait le conseil de discipline statuant sur son comportement. Je m'incline devant leur attitude à l'égard de leur nièce, attitude que je n'assimile pas à une approbation de son comportement. Avec l'un, j'ai souvent cherché et trouvé les voies pour rebondir positivement à l'issue d'un conflit social que l'organisation qu'il dirigeait avait ordonné, j'ai aussi entendu la demande insistante qui permit à ses représentants de prendre la place qui leur revenait pour représenter ces personnels qui leur faisaient confiance et auxquels d' autres syndicats ne prêtaient selon eux qu'une attention relative. Avec l'autre, j'ai eu l'honneur d'être activement associé à la redéfinition du dispositif « des 400 cadres », devenu « cadres-avenir » à une époque où la mission initialisée après les accords de Matignon par monsieur Boutefeu était réévaluée sous la conduite de monsieur Garde et de monsieur Schall, fondateur et directeur de l' antenne du CNAM en Nouvelle Calédonie qui avait déjà mis auparavant toute son expérience et tout son savoir-faire dans la mise en place du dispositif initial, ce dispositif qui entend répondre depuis toutes ces années aux nécessités objectives de rééquilibrage en matière de formation de cadres Kanak, filles ou garçons, et dont nous pleurons depuis peu une des plus ardentes actrices.

Je m'incline avec d'autant plus de respect devant le plus âgé des deux qu' à l'époque où nous avions étroitement collaboré, cet homme digne, respectueux et enfin respecté, m'avait confié les brimades qu'avec d'autres ouvriers Kanak enfin embauchés par la SLN qui les avait ignorés jusqu'au début des années 70, il avait subies dans sa jeunesse: huile de vidange vidée dans ses bottes, sucre dans le réservoir de carburant de son cyclomoteur ou pneus dégonflés entre autres. Il m'avait aussi confié que le syndicat alors unique préférait défendre les auteurs des brimades menacés de sanctions par des contremaîtres et ingénieurs venus de métropole auprès desquels il avait maintes fois cherché compréhension, protection et défense... que dénoncer ces pratiques racistes.

L'école calédonienne est mal adaptée aux jeunes océaniens. Tout le monde le constate et le déplore sauf de rares individus inconscients, inconséquents et peu respectueux, ou  peu scrupuleux et qui en tirent bénéfice. C'est une des principales calamités que ce pays ne parvient toujours pas à régler. Les jeunes Kanak en souffrent au premier chef. Faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain ? Mille fois non. Je regrette comme beaucoup que les chercheurs en sciences humaines qui savent bien décrire  l'échec scolaire  en Océanie ne parviennent pas à élaborer les stratégies gagnantes. Je regrette que ceux qui, parmi eux, savent, en ressentant cette blessure profonde, le boulet qu'est l'échec scolaire chez leurs frères Kanak ou Wallisiens, ne se précipitent pas en plus grand nombre pour faire progresser la science. Je déplore que ces chercheurs océaniens soient diversement écoutés alors que certains mettent à jour des éléments scientifiques considérables.                                                 

Je sais aussi pour avoir recueilli de nombreux témoignages individuels en la matière, que la souffrance de l'enseignant qui se remet constamment en cause sans parvenir à installer durablement le respect, l'écoute et l'effort chez ses élèves précipite nombre d'entre eux dans la maladie. Un mandat mutualiste bénévole m' a fait cotoyer une misère morale terrible dont peu de citoyens ont aujourd'hui conscience en Nouvelle-Calédonie, tant le regard porté sur les professeurs est trop souvent dévalorisant et dégradé. Le message du représentant anonyme d'une organisation connue de parents d'élèves évoqué plus haut ne fait que renforcer ce regard. Qui trinque le plus, au final ? Pour l'essentiel, les enfants en difficulté scolaire et issus des familles les plus défavorisées, souvent Kanak mais pas seulement. Ne nions pas une réalité, mais en « ethnicisant » à tort et à travers une question centrale on accumulera de nouveaux problèmes tout en prétendant chercher une solution. Cela ne marche jamais, cela débouche sur des dérives, des clivages, des ressentiments, et pire parfois.

En quelques années à peine, on est passé de rien à plusieurs langues kanak dont la maîtrise est susceptible de fournir des points au baccalauréat. Aujourd'hui, l'académie des langues kanak réalise un travail essentiel, une bonne trentaine de collèges offrent des enseignements d'une, voire de plusieurs langues kanak. La nécessité de convaincre les parents d'élèves et les élus qu'à l'école maternelle et sans doute aussi à l'école primaire, une pratique sociale, communicative et ludique de la langue première (pas forcément maternelle : chez les Kanak la femme rejoint le clan de son mari) des élèves doit être assurée chaque jour est aujourd'hui mieux ressentie par une population à qui on a longtemps dit que l'apprentissage précoce et prioritaire de l'anglais comme l'occultation simultanée de la langue maternelle constitueraient les deux clés d'un avenir heureux et harmonieux pour leurs enfants. Entre parenthèses, ceux, tel Weniko Ihage, aujourd'hui à la tête de l'Académie des langues kanak ou Léonard Sam qui, lui aussi, fait beaucoup pour le développement de leur pratique, leur développement et leur transcription par son travail d'universitaire, n'ont-ils pas été entendus par l'administration académique ? Eux qui, quinze ans en arrière, étaient déjà des cadres écoutés du vice-rectorat, auraient-ils sinon pu développer ce travail capital ? Et sur un autre plan, celle qui a porté pendant des années le projet de la médiation dont nombre de chefs d'établissement et de professeurs saluent les résultats encourageants, n'a-t-elle pas non plus su se faire entendre, accepter et comprendre de l'administration académique ? Si l'administration scolaire, si injustement bafouée, avait négligé leur travail et leurs recherches, où en serions-nous aujourd'hui ?

Peut-on honnêtement soutenir que l'administration scolaire n'est que l'ombre portée d'un projet qui serait toujours colonial même si des traces fortes, hélas, subsistent encore comme il y en a dans bien d'autres administrations aussi? Peut-on laisser planer le mépris et la calomnie sur des professeurs qui pour la majorité d'entre eux tentent quelquefois désespérément d'améliorer la relation empathique avec leurs élèves, et s'acharnent à passer des week-ends entiers à chercher la formule qui permettra, cours après cours, réunion après réunion, rendez vous pris après rendez vous pris avec des parents d'élèves, de tirer cette jeunesse vers le haut, de l'intéresser, de la rendre réceptive à la réflexion, à l'étude, au plaisir que suscite une œuvre d'art, un texte, la découverte  d'une passion pour l'expérimentation scientifique ou le bonheur d'un raisonnement mathématique abouti?

Peut-on suggérer (et livrer en pâture à qui veut bien entendre) que le vice rectorat, les chefs d'établissement, les professeurs se moquent du tiers comme du quart du sort des élèves Kanak? Que ces contempteurs aient l'honnêteté pour commencer d'aller reprendre toute la série des numéros de « passerelles », le journal créé en 1995 par monsieur Leguiner, alors vice-recteur. De 1988 à 2008, le nombre des élèves du secondaire public, tous niveaux et formations confondus, post-baccalauréat inclus, passe de 13 302 à 22 353. Au cours de ces vingt années, les postes de professeurs et ATOSS font plus que doubler, ceux de surveillance et d'éducation font plus que tripler . Il y aura 379 créations supplémentaires en 4 ans seulement, de 1999 à 2002 ! Les fonctionnaires qui défendaient ces créations et allaient les chercher auraient-ils atteint pareils résultats sans passion pour leur métier, sans une conscience aigüe des besoins, sans une capacité attestée pour convaincre leurs interlocuteurs ministériels, sans un engagement total  et de tous les instants pour l'avenir de tous les enfants du pays sans exception, sans une attention permanente à toujours procéder de manière responsable en confortant ou en prenant au cas par cas les initiatives propices au rééquilibrage indispensable en faveur des enfants kanak, en concertation avec leurs interlocuteurs, signalés signataires pour quelques-uns parmi eux, des accords de Matignon ou de l'accord de Nouméa ?

L'ampleur des résistances qu'on m'avait alors opposées était profondément choquante : lorsqu'au moment du festival des arts du pacifique, en 2000, le calendrier scolaire avait dû être modifié pour permettre aux élèves de participer à l'événement, et les établissements scolaires réservés, du moins ceux qui justifiaient d'un internat, pour héberger les délégations d'artistes venus de toutes les îles du pacifique, j'ai remué ciel et terre pour atteindre cet objectif, certes avec le soutien sans faille du haut-commissaire et les encouragements, malgré des pressions contraires exercées sur sa personne et qu'il ne pouvait totalement ignorer, du président du gouvernement, monsieur Lèques. Ces efforts considérables auraient-ils abouti face à des gestionnaires, des chefs d'établissement, des professeurs qui auraient joué l'inertie ?                             

Il est des messages indignes comme ce communiqué d'une association connue de parents d'élèves qui sans accuser ouvertement la personne agressée, sous-entend tout de même qu'elle n'aurait peut-être pas subi sans raison les coups portés. J'aimerais entendre d'autres voix s'élever, plus autorisées que la mienne.  Je m'exprime librement :les ressentiments bien macérés accroissent les difficultés d'un avenir qui n'est jamais écrit mais seulement, parfois et au mieux, esquissé.

Combien de jeunes Kanak et autres Wallisiens, Futuniens, Polynésiens ont profité du « juvénat » longtemps installé justement « au Lapérouse »,  dont des professeurs, entraînés par son fondateur, Elie Poigoune, ont agi pour leur permettre de surmonter la condition qui les avait longtemps bloqués,  leur enseignant la discipline intérieure qui permet d'accumuler les savoirs, leur  faisant acquérir le sens de l'effort qui débouche sur le raisonnement fructueux et produit le souci du travail mené à bien, les amenant à découvrir leurs propres capacités, jusqu'à croire en eux-mêmes au  point de savourer cette fierté si émouvante quand, ayant conquis leurs premières victoires sur un destin balisé d'obstacles, les anciens  mandatent ces jeunes, discrètement ou solennellement, pour porter loin le totem vénéré de leur clan quand ils partent poursuivre au-delà du lagon des études supérieures qu'ils n'auraient jamais imaginé suivre un jour dans leur vie ?

Toute la société calédonienne doit rebondir positivement après le cataclysme que représentent ces coups : la réflexion sur le traumatisme qu'un professeur a subi ne saurait se poursuivre derrière les seuls murs clos du lycée Lapérouse. Tout le corps social doit réagir, entraîné par ses élites. Rien n'est parfait dans nos lycées ou dans nos collèges, nous le savons tous, mais rien de définitivement positif ne sera acquis sans une adhésion forte aux objectifs et aux valeurs de l'Ecole.                                   

Sans doute trouvera-t-on des éclairages ou même des explications, voire des excuses à un geste inconsidéré, un violent passage à l'acte. En parler à l'infini présente peu d'intérêt. Reconstruire une ambiance de travail là où celle-ci s'est dégradée, développer un soutien individualisé des élèves en dupliquant l'exemple qui marche du « Juvénat » et du foyer des îles, tirer le meilleur de ces internats qu'on annonce d'excellence, impliquer constamment les familles des élèves en sachant un peu mieux comment vivent les océaniens avec la place essentielle de référent éducatif et parent protecteur de l'oncle utérin, valoriser les rencontres des professeurs et des familles, connaître mieux le contexte, les usages coutumiers et la pratique qui en découle sans se méprendre car l'école demeure l'école, combattre de manière identique et coordonnée toutes les manifestations d'absentéisme, réserver des plages pour faire s'exercer les élèves pour qu'ils surmontent les questions, très handicapantes, de méthode, sont quelques-uns de ces axes forts qui devraient structurer la vie et l'activité de tout établissement scolaire. On ne dira jamais assez non plus combien, d'un établissement à un autre, le charisme du patron peut jouer sur la cohésion des équipes et le « climat » interne de l'établissement en particulier. Certains sont adulés et le plus ancien des professeurs comme le plus jeune des élèves irait leur chercher la lune. Me reviennent en mémoire bien des visages  et des noms. Je ne citerai personne bien entendu, et de toute façon, ces pistes n'épuisent pas le sujet .

Gardons nous de taper sur les professeurs, au propre comme au figuré, ou sur l'institution scolaire. Ou attendons passivement le pire  qui fatalement, arrivera ! Restons plutôt optimistes,  gageons que le meilleur triomphera en nous donnant les moyens qu'il advienne : l'avenir citoyen, le destin commun passent par là.

Gérard Sarda

 
| | Dernière mise à jour : 17/08/2014
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